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19/12/2007 | |
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Chapitre
suivant du carnet de voyage “Act of God”
Scène 2. New Orleans, deux ans plus tard. Une maison. Le toit coule. Un homme bien mis accueille un autre homme mal rasé. Downtown : Ils sont ici? Uptown : Non. Qu’est-ce que tu veux? Downtown : Le toit coule? Uptown : Oui. Il coule encore. Je vais le réparer quand j’aurai du temps. Downtown : La chambre de la petite n’est plus ici? Uptown : Non. Maintenant, je travaille ici. Downtown : Dommage. Elle aimait bien la vue de la fenêtre. Tu la regardes, la vue de la fenêtre? Uptown : Non. Ici, je travaille. Qu’est-ce qu’elle a la vue de la fenêtre, de si précieux pour une fille de 8 ans? Downtown : On y voit le port. La mer. Uptown : Je n’ai pas le temps de rêver. Qu’est-ce que tu veux? Downtown : Aide-moi. Ils veulent détruire mon logement. Uptown : Pour ce qu’il en reste… Downtown : Comment sais-tu ce qu’il en reste? Uptown : J’ai vu comme tout le monde, à la télévision. Downtown : Ça s’est passé à quelques quartiers de chez toi, mais il a fallu que tu vois à la télévision, parce que tu avais fui. C’est ça! Uptown : J’ai préféré la famille à la maison. Pourquoi penses-tu que l’autoroute est bordée de pancartes qui disent, Hurricane evacuation route? C’est pour qu’on évacue s’il y a un ouragan, tu comprends. Downtown : Mais ici, en haut de la côte, l’eau n’a pas avalé les maisons… Moi, je suis resté sur mon toit pour la protéger, ma maison. Celle que je me suis reconstruite après le jugement. Uptown : J’ai préféré protéger ma famille. Downtown : Ta famille… Ta maison… Je suis resté coincé. L’eau a monté et je me suis trouvé sur le toit, avec les serpents d’eau, à regarder les corps flotter. À regarder les alligators manger les rats et les hommes devenir des bêtes. À attendre les hélicoptères… J’étais là, moi, quand la vérité a inondé ta télévision, quand on a vu nos quartiers à nous, être abandonné à la face de l’Amérique… J’en avais déjà perdu une, une maison, je ne pouvais pas partir. Alors, je suis resté. Et c’est la vie qui est partie. N’est resté que le cadavre gonflé de la ville. Et quand les jours se sont gonflés en semaines, alors, on a compris. L’ouragan a arraché le masque de l’Amérique, je te le dis. Rien n’a changé. Quand les hélicoptères sont enfin arrivés et qu’ils nous ont tiré dessus, j’ai compris que même si j’ai aucune idée de quel pays venaient mes ancêtres, même si j’ai construit deux maisons de mes mains, jamais ce pays a été le mien. Et maintenant, ils veulent la démolir, cette deuxième maison. C’est tout ce qui me retient à cette terre. Aide-moi, toi. Tu connais les gens, tu es important. J’ai déjà perdu une maison, je ne veux pas en perdre une deuxième…
Uptown : Mais je ne peux rien pour toi, moi. Les assurances, qu’est-ce qu’elles disent ? Downtown : Act of God, qu’ils disent. J’aurais du être ici. Je la connais, cette maison. Je vois la mer, moi de la fenêtre, toi, tu vois le temps qui te manque. Le toit coule ici, maintenant. Elle va mourir, la maison, si tu ne la regardes pas. Uptown : Superstition. Peu importe que le toit coule et que la cave a été inondée. Je n’allais pas ouvrir la bouche et boire la pluie du toit, quand même, je n’allais pas avaler l’ouragan à moi tout seul… Downtown : Je l’ai regardé dans les yeux, moi l’ouragan. Et tu sais ce que j’ai vu ? Tu sais ce que j’ai vu ? Uptown : Ta stupidité. Downtown : Non. Je sais que tu me juge. Tu dors dans mes draps et tu me juge. Tu m’a obligé à aller vivre en bas, et maintenant, je dois te mendier un peu d’aide, parce que je n’ai rien. Et que tu as tout. Mais tout n’est pas clair comme la pluie, dans la vie. Uptown : C’est toi qui a tout détruit. Downtown : Écoute-moi. J’ai droit à ton écoute. Moi, j’ai regardé l’ouragan dans les yeux, toi, tu l’as regardé dans ta télévision, alors, je mérite que tu m’écoutes. Parce que personne ne nous écoute… Personne n’entend encore son rugissement, personne ne remarque la tempête qui nous avale encore. Uptown : Et ça t’a donné quoi, de le regarder, le monstre ? Downtown : Il a rugi, l’ouragan, quand il nous a frappé. Et je l’ai entendu. Et au creux du monde qui disparaissait, englouti, au creux du rugissement centre de la terre, j’ai vu des yeux. J’ai vu les yeux de Marie Laveau, m’entends-tu ? Tu sais c’est qui, Marie Laveau ! Uptown : Pourquoi prononces-tu son nom ici ? Elle est morte depuis plus d’un siècle. Downtown : C’est la reine des vaudous, et tu le sais, et tu trembles. Mais moi, je l’ai vu. C’était elle, qui se levait, elle qui venait prendre son dû. Je l’ai vue, la reine nue pied, s’abattre sur les digues et les défoncer d’une bouchée. Je l’ai vu s’avancer l’écume aux lèvres, j’ai vu au creux de sa peau noire, les larmes de honte et le sang de la ville, ce sang même qu’elle venait laver, j’ai vu dans ses pupilles, ce qu’elle voulait. Elle venait laver la ville de son passé. Et derrière elle, ils étaient tous là. Tous les hommes, les femmes et les enfants arrachées au ventre même de l’Afrique, mais qui n’ont jamais vu l’Amérique, ceux qu’on appelait les nègres, le bois d’Eden, tous ceux qu’on vendait moins cher que le bétail, moins cher que le bois des bateaux, ceux qui y sont entrés dans ces cercueils flottants et qui n’ont plus jamais remis pieds sur terre… Toute la traite des noirs, la marchandise perdu en mer… Pas ceux qui sont débarqués, qui ont oublié leurs langues et l’emplacement de leur village, ceux qui ont perdu leurs dieux, non. Pas nos ancêtres, pas eux, qui enviaient aux chiens les caresses de leurs maîtres, qui enviaient aux animaux la richesses de leurs repas, non. Ceux qui étaient derrière la Marie Laveau, c’étaient eux qui ne sont jamais débarqués. Dont la dernière demeure a été un bateau, où ils étaient enchaînés les morts avec les vivants, avec plus de mouches dans leurs bouches que d’air, avec plus de mort dans l’air que d’humanité. Empaqueté. Des centaines, collés, étouffés, les chaînes qui rouillaient les os de leurs bars, de leurs jambes, de leurs cous… Des semaines, des mois, même, tassés les uns sur les autres, les morts sur les vivants…
Uptown : Vas-t’en avec tes délires d’alcoolique… Tu me juges, tu ne crois pas que je sais ces histoires, mais je construis, j’aime et je veux que les miens aient un toit qu’ils puissent regarder sans rougir… Downtown : Et tu sais quoi? À les regarder, ces dizaines de millions de noirs, de nègres, de chair d’esclaves, j’ai vu sur le coup qu’ils étaient plus nombreux que ceux qui avaient construit ce pays, au sang fouetté de leurs dos. The Home of the Free! Tu parles! C’est nous qui l’a construit, cette maison des libres, nous, les esclaves qui ont donné leur sang comme ciment de ce pays et dont la salive n’a jamais servit qu’à lécher les plaies… Mais les autres, les oubliés, ceux qui ont finit au fond de l’Océan, ils marchaient maintenant sur terre et y répandait l’eau de leur cercueil. Des millions d’Africains hurlaient derrière la Marie, leurs visages encore bleus de suffocation, leurs poignets, leurs pieds grugés par les chaînes, et leurs yeux fous de la claustrophobie des caves surpeuplées des négriers. Uptown : Pourquoi me dis-tu ça ? Downtown : Parce que c’est eux qui habitent ma maison, maintenant. Eux, m’entends-tu ? Ils ont avancé, hurlant, recouvert d’algues et ils traînaient leurs chaînes derrières eux, et au bout des chaînes, les bateaux cercueils propulsés par les vagues gigantesques de l’ouragan. C’est eux, les bateaux, les négriers, remplis du sang des agonisés, qui se sont écroulés sur les digues et qui les ont défoncés. Et la malédiction s’est abattue sur nous. Sur la ville. Sur l’Amérique. Elle a craché la vérité au visage du monde. Uptown : Laisses-moi avec tes histoires du passé. Avec tes souvenirs pourris. Je n’ai que faire de tes malédictions d’une autre époque. Downtown : Ils habitent chez-moi. Des dizaines de millions. Nus. Le dos lacéré. Les yeux vides. Leurs dents ont été scrutées une à une, pour voir s’ils arriveraient à faire de bons esclaves. Maintenant, ils ont pris possessions de toutes nos maisons. Ils habitent dans les caves encore humides, dans les murs pourris… Aide-moi ! Il faut que tu m’aide, tu es puissant. C’est pour ça que tu dors avec ma femme.
Uptown : Ce n’est plus ta femme. Vous avez divorcé. Downtown : Aide-moi. Uptown : Qu’est-ce que je peux faire pour toi ? Downtown : Tu savais que les vieux entrepôts d’esclaves étaient encore debout sur les rives de la baie ? Que les touristes les plus courageux les visitaient malgré les voyous qui y rôdaient ? L’ouragan est venu les coucher. Laver l’horreur encore debout. On peu encore voir les structures rouillés, comme un cimetière de baleines noires… Uptown : Je ne peux rien pour toi. Vends les murs et les entrailles de ta maison et recommence ailleurs. Le pays paye pour ceux comme toi. Downtown : Personne n’a vu l’argent. Et les entrailles de mon logement ne valent pas de quoi vivre. « Act of God » qu’ils disent. Ils ne remboursent pas. C’est pour ça que j’ai besoin de toi. Ici, dans cette pièce, devant la fenêtre, avec ce toit qui coule, tu peux faire les papiers qui sauvent les hommes aujourd’hui. Moi, je ne comprends rien. Je sais construire une maison, mais je ne sais pas signer mon nom. Toi, tu as su comment entrer dans mes draps, te coller contre ma femme, tu sauras comment m’aider. Les feuilles valent plus que l’arbre de nos jours. La cour a préféré tes doigts fins à mes mains galeuses. Uptown : Je ne peux rien pour toi. Downtown : Laisse moi voir ma fille. Uptown : Non. Downtown : Je t’en supplie. C’est ma vie, mon sang, c’est tout ce qui me reste… Uptown : Je ne peux pas. Tu n’as plus le droit. La cour a voté contre. Tu n’as même pas le droit de venir ici. Downtown : Mais c’est moi qui l’ai construit cette maison ! Uptown : Puis tu l’as perdue. Et tu as perdu ta femme. Et moi, je l’ai mariée ensuite. Et maintenant, cette maison est la mienne. Et tu n’as pas le droit de venir. La cour te le prescrit. Je peux te faire arrêter par la police si tu reviens. Alors pars, avec tes malédictions et tes souvenirs. Downtown : La cour est injuste. Un père a tous les droits de voir sa fille ! Uptown : Si tu crois que la cour est injuste, engage-toi un avocat et recommence le procès. Mais maintenant que tu n’as même plus de maison, aucun jury ne laissera la petite revenir chez toi. Downtown : Je n’ai pas d’argent pour un avocat. Uptown : Et c’est pourquoi tu n’as pas la garde de ta fille. Tu n’as pas d’argent. Downtown : Et je suis noir. Uptown : Et tu es noir. Ce n’est pas moi qui a écrit le jugement. Downtown : C’est ma fille ! Ma fille ! Uptown
: Mais c’est moi qu’elle appelle papa.
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