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26/09/2007 | |
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Roman
en construction, TROISIÈME
PARTIE La semaine dernière à l’émission… Un motel. Des chambres occupées par des échoués de l’Amérique, des marginaux en quête de bonheur et de sens. Un enfant albinos et muet qui abrite une jeune mariée en fuite dans sa chambre transformée en pigeonnier pour les mouettes. Une transsexuelle en convalescence abreuvée d’hormone et de martini. Une ménagère miss Univers qui se tape les chambres et les clients. Deux frères et sœurs jumeaux haineux plus vieux que vieux derrière la réception. Un concessionnaire junkie d’amour, attaché à un pommier pour ne pas qu’il puisse continuer à manger l’auto dans laquelle sa femme s’est tuée. Un révolté qui plonge dans les vagues tout habillé à chaque soir et qui en ressort nu à chaque matin. Et un paumé, moi, qui le suit pour la première fois dans les vagues vers les immenses cargos stationnés au large à perpétuité. Pour
le début du roman sur Le Cabinet, appuyez ici. Vénus
Moi
: 7e vagues. Ça va, les sirènes ne m’appellent
plus par mon petit nom. Le ressac m’oublie encore une fois. Je suis
épuisé, mais ça va aller, le ressac me laisse passer.
La tête pleine de colère, je passe les vagues en voyant encore
les poignets du petit, la marée rouge sortir de sa bouche et tacher
sa chemise… À chaque brasse, je frappe l’eau du poing.
Je nage pour toi Saül. Un jour, j’aimerais bien avoir des enfants. Je t’adopterais bien Saül, mais ce serait un mensonge, toi et moi, on est trop semblable, on a à peu près le même âge… Tu te rappelles quand je t’ai rencontré ? Tu étais désarmé, malentendant… Mais c’est toi qui me sortais des chaises en plastique multicolore où je m’échouais, c’est toi qui me prenais la main et qui me faisais traverser la rue, la plage… Des serials killer, l’Amérique en a plein les motels. Des enfants qui savent voler, il n’y a que toi. Je nage pour toi.
70e vagues. Il fait noir. J’ai les lèvres bleues, Vénus est rouge et elle traîne sur l’horizon. Ce qui est bien de l’horizon, c’est que c’est trop grand pour qu’on puisse l’attraper d’un seul regard, il faut tourner la tête pour tout voir. Ça ne rentre pas d’un coup dans les yeux, c’est plus grand que tout. Par définition, c’est plus grand que la douleur que j’ai eu à te voir comme ça, petit. T’es mon frère. Ensemble, on va guérir tes poignets, ta langue. Tu trouveras des choses à faire un jour, avec ta langue, elle n’est pas complètement inutile. Parler, c’est bien beau, mais c’est surévalué, un jour, je te le jure, toi aussi, tu vas goûter au sel de mer déposé sur l’aréole d’un mamelon. Tu vas voir, ça goûte bon. Meilleur que tout. Et ça s’appelle le bonheur. Ça ne dure pas, disent certains. Mais ça existe. Je nage pour elle qui en ce moment, s’occupe de toi. Pour toi, Maria Magdalena.
107e vagues. Tu m’aide encore, petit. Comme les premiers jours, quand tu avais conduit ma grosse auto noire sur le neutre et que tu avais ris de moi… Tu me regardais, tu souriais puis tu m’emmenais vers des soupers aux homards, tu riais de me voir surpris par une mouette qui avait chié sur la banquette de ma voiture. Un jour, je t’appendrai à conduire pour de vrai, avec l’essence et la vitesse… Mais rien ne presse. En attendant, dans ton sommeil, tu me portes, le sais-tu ? Ensemble, on va te guérir. Et ensuite, on va s’occuper de Kaïn. S’il veut manger son auto, c’est son choix. Mais mon choix à moi, c’est qu’il ne meure pas. Toi, c’est quoi ton choix ? Je nage pour lui.
377e vagues. Quand je suis arrivé au motel, j’étais pauvre comme un mendiant. Aujourd’hui, vous êtes là. Prêts à attacher vos amis à des arbres, à se faire tripoter les fesses par des vieux pervers pour les droguer, à vous dire les quatre vérités. Cette nuit, je suis seul, mais je sais que si je coule, vous serez là demain à me chercher comme on t’a cherché. Je ne vois rien. Que Vénus sur la ligne d’horizon qui me guide vers les cargos, vers des inconnus. L’Océan est tellement grand, que même les cargos sont des plumes perdues à la merci des courants. Et moi, je suis une goutte. Dans le noir, dans le reflet des étoiles sur les vagues. Un plancton. Rien de plus. Mais rien de moins. Et c’est bien. Je nage pour vous, là-bas.
507e vague. La mer est calme, clémente. Heureusement, parce que mes bras sont tellement lourds qu’ils s’écroulent sur l’eau à chaque brasse. Je nage avec eux comme supplément alimentaire, eux qui sont au motel, mais aussi eux qui attendent dans des containers rouillés que le monde veuille bien les accepter. Je suis minuscule dans la nuit immense, dans l’Océan Immense, dans l’épuisement total. Je suis minuscule et c’est bien. Les hommes, l’humanité, ce n’est qu’un mauvais passage dans l’histoire des mers et des continents. C’est un pet de galaxie. Vénus me tire vers elle. C’est une planète, elle ne tourne pas autour de l’étoile Polaire, elle tourne autour du soleil. Et le soleil tourne autour de l’Océan. Tout ce qu’on dit, c’est du mensonge. Le soleil dort dans les profondeurs. Et Venus, c’est l’étoile de l’amour… Ce n’est pas une étoile, me dirait Wendy… Elle est enfin amoureuse. Comme quoi rien n’est perdu. Je nage pour elle.
770e vague. J’arrête un peu, je me couche sur le dos, je regarde les milliers d’étoiles et je me repose. Il faut que je tienne. J’ai envie de dormir. Ici, dans le néant. Au milieu de l’immense. Au milieu de la mort. Je rouvre les yeux, je ne dois pas couler. Il y a cent milliards d’étoiles de visibles dans notre galaxie. Autant qu’il y a de cellules dans mon cerveau. J’aurais dû prendre un speed de la valise. Je me repose un peu.
1207e vagues. Ils approchent ? non. Ils sont loin. Encore trop loin. S.O.S.
1477e vague. Les ampoules jaunes qui brillent entre les chambres, le long du simili-gazon me regardent comme des phares. Elles sont minuscules. Et moi, je suis un reflet, rien de plus, un reflet, la réflexion d’une étoile dans l’eau. Je recommence à nager. Je regarde Vénus dans les yeux, elle me promet des jours heureux. Elle me promet de l’amour, de la tendresse, de la chaleur. Elle m’embrasse. Je me laisse hypnotiser. J’oublie que je nage. J’oublie mes mollets, mes orteils, mon cœur affamé, j’oublie le manque, la pornographie, les drogues dures, j’oublie mes erreurs, mes échecs, les défaites et les humiliations, j’oublie mon pénis jamais assez gros pour les lois du marché, j’oublie les baises manquées, les mots de trop, les verres de trop, les complexes, les ambitions déçus, j’oublie le passé, l’avenir. Je nage. C’est tout. C’est le deuxième souffle. Je nage pour moi. Je ne mourrai pas noyé. Pas cette nuit, en tout cas. Demain matin,
la poignée de la chambre 9 ne voudra pas être dérangée.
Et le motel aura encore un nouveau client à la Je ne mourrai pas noyé. Je nage en espérant un jour, te rencontrer.
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