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12/07/2006 | |
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Check point Baréta, près de Jenine. 2 heures qu’ils sont là. I my name is Ahmed, I was killed while playing. Voilà ce qu’il est écrit sur le chandail de mon frère. Et là, ça fait deux heures qu’ils essayent de passer. Des journalistes sont là aussi, une femme de Londres, une caméra, un type avec des écouteurs et un micro enveloppé dans de la fourrure. La journaliste parle au soldat avec les lunettes.
Le soldat aux lunettes d’intello ne répond pas. Il voudrait se passer une main sur le visage, il ne le fait pas. Il voudrait soupirer, parler, dire qu’il n’y peut rien, il ne le fait pas. Il ne fait rien. Il attend.
Il ne répond pas. Son partenaire, une russe blonde tout aussi embêtée parle au walkie-talkie. Elle s’énerve, mais on n’entend rien. Moi, j’entends, mais je ne parle pas l’hébreu. Je suis trop jeune. Je n’ai pas eu le temps d’aller en prison encore.
Je suis mort. I my name is Ahmed, I was killed while playing. Je suis mort et mon cœur, mes poumons, mes organes ont sauvé la vie de 6 ou 7 enfants. Je ne sais pas combien exactement. Ma mère est une humaine. Ils la traitent comme des animaux, mais son cœur est resté humain.Et face à l’univers qui se déchirait en elle et qui giclait le sang, la haine et la violence en elle quand elle a compris que je ne vivrais pas, elle est restée une humaine. Elle a accepté. Elle a donné mon cœur, elle a donné le cœur de son fils le cœur de sa chair pour que tout arrête. Pour que la mort arrête, elle a donné le cœur de sa vie. Mon cœur est celui d’un humain. Non pas d’un animal. Le sang de ma mère coule en lui. Il coule maintenant en elle, petite Israélienne engouffrée elle aussi dans la terre sainte. Ma mère s’est crevé les yeux, s’est lacéré le visage, s’est arraché les cheveux, mais ensuite, elle s’est recraché le cœur et l’a donné. Et quand la vie de la petite a été sauvé, quand mon cœur battait en elle, la famille de la petite a voulu célébrer. Et ça fait deux heures que nous attendons au check point. Que le soldat sue dans ses lunettes, sous son casque, que le walkie-talkie est une machine obtuse et que la journaliste s’offusque devant la caméra. C’est le shabbat, qu’il dit le walkie-talkie. Le check point est fermé. Et nous attendons. Moi, j’attends dans le chandail de mon frère. J’y joue de la guitare. J’ai l’air vieux. Je ne le suis pas. 12 ans. Je ne jouais pas de la guitare, je jouais avec les carabines de plastique que j’avais reçu comme tous à la fin du Ramadan. Plusieurs balles, dont une à la tête. Ils m’ont confondu avec un militant du Jihad Islamique qu’ils étaient venus arrêter. Plusieurs balles, dont une à la tête, ici voilà comment se font les arrestations. Un enfant de 12 ans pris pour un résistant. Je suis entré à l’hôpital jeudi, je suis mort samedi. L’armée israélienne a exprimé ses « regrets » après la mort du jeune garçon. Je suis mort. À l’hôpital israélien d’Haïfa.
Deux heures d’attentes. Au check point Baréta près de Jenine. Les journalistes sont là. Tout le monde regarde notre attente au travers de sa caméra. Mais l’occupation va continuer. Combien de balles pour me tuer ? Combien de jours à l’hôpital ? Combien de vie ma mort a-t-elle sauvée ? Très loin, dans un pays grand et froid qui s’appelle le Canada, Il y a un auteur qui a agrafé sur son mur l’histoire de ma mort et des vies que ma mère et moi, on a sauvée. Ils parlent même de moi dans une pièce de théâtre. Je suis connu jusqu’en Amérique. Mais j’aurais préféré vivre. J’aurais préféré vivre. Selon l’organisation israélienne de défense des droits de l’homme B’Tselem, 664 mineurs ont été tués par l’armée israélienne entre septembre 2000 et novembre 2005.
Les soldats sont embêtés. Franchement. De la sueur colle les lunettes sur le nez de l’intello. Il est un homme puisqu’il a honte. Il est aussi petit qu’une douille vide. Et la journaliste qui le sermone de ses questions. La famille passe finalement, le talkie a parlé, la Russe a soupiré de soulagement malgré les ordres de ne pas soupirer. La famille qui passe sous l’œil impudique de la caméra, sous l’ombre du micro en fourrure. La grille se referme dans un déchirement de métal. Les deux soldats s’excusent dans l’éloquence du silence, eux-mêmes broyés sous leur service militaire. L’humanité des deux soldats coincée entre les grilles du check point, dans le métal du barrage et des ordres qui se referme.
Un autre soldat dans la tourelle de ciment du check point sort ses pieds par la meurtrière et attends la fin de son service militaire pendant que ma famille embarque dans les taxis et part célébrer dans le malaise des solitudes.
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