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22/02/2006 | |
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Oum Saïd : Mon fils est en prison, soldat. 2 ans que je ne l’ai pas vu. Aucune visite, aucune nouvelle, aucune raison. Je ne sais pas pourquoi il est là-bas. Anjar 3, sous le désert du Néguev, je crois. Vous avez enterré mon fils vivant. Son visage vieillit et moi, je n’en sais rien, alors je vieillis pour deux. Mes mains sont vides. Sèches. Par mes rides, la vie coule hors de moi, lui ne la connaît pas, il ne connaît que le noir. Du futur, il le connaît que l’éternel présent qui ne change pas. Que la même dune du désert qui ne coule pas par le sablier. Sa tombe, c’est vos prisons, il y est enterré vivant. On lui a volé la vie, les années, mais il ne sait pas pourquoi il est là. Je veux le voir. Je veux lui parler. Briser la journée qui recommence sans cesse. Il apprend la tête dans les sacs de tes interrogatoires. Il apprend les mains liées avec tes attaches de plastique. Il apprend à te haïr. Il apprend ta langue aussi. Mon fils parle ta langue. Et il sait te sourire. Il sait avoir l’apparence du soumis. La prison est un cimetière pour les vivants. Là-bas, on apprend à mourir.
Mon champ est en prison, soldat. Tu as mis un mur de 8 mètres entre lui et moi. Un pays entre mes arbres et moi. Ton pays. Sur ma terre. Ton paysage de ma fenêtre. Entre mon pain et moi, il y a le ciment que tu construis encore. Il y a aussi maintenant la colère. Mais elle est sourde, tu ne l’entends pas. La terre me coule des doigts et la mauvaise herbe pousse. Ma ville est en prison, soldat. Aucune entré possible, aucune sortie. Aucun mouvement. Que le sable mouvant qui me sert de sablier alors que je perds mes générations et ma liberté. J’ai faim, soldat. J’ai soif des miens. Mais ils sont dans l’autre village. De l’autre côté de la prison qu’est ma ville. Ils sont derrière un mur semblable aux miens, là où je n’irai plus. Là où on ne me connaît plus. Le goût des pistaches et l’odeur du café sont différents là-bas. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Je ne saurai jamais.
Ma maison est en prison, soldat. Elle est là-bas. 50 ans que je ne l’ai pas vue. Est-elle morte ? C’était ma patrie, je n’avais qu’elle, maintenant, j’ai appris, j’ai un pays depuis que tu me l’as pris. On dit que tu as coupé le citronnier ? Et que le village a été rasé ? On dit que mon fils est coupable et que de ma ville sort de la terreur et qu’elle se cache derrière les arbres de mon champ et que c’est pour ça que mon cœur est en prison dans la douleur ? Parce que tu as peur ? On dit que le temps n’existe plus et que là-bas, c’est chez toi. Moi, on me dit d’habiter mes souvenirs. L’ombre amère du citronnier où se reposait la mère de ma mère. La tombe de mon père est en prison, soldat. Derrière un dernier mur, une dernière colère. Derrière un autre comme toi qui m’empêches de pardonner, qui m’oblige à haïr. Qui m’empêche d’aller embrasser la terre qui lui sert de lit. Il est seul. Et l’on dit que vous avez construit une route sur le cimetière, une route qui mène a vos colonies. Elles sont construites sur nos morts. Sur nos ancêtres.
Et derrière toutes ces prisons, je ne vois que toi, soldat. Et je sais que toi aussi, tu es face à un mur, emmuré derrière tes extrêmes. Le tien est plus beau, plus blanc, fleurit même, mais ma prison s’arrête ou commence la tienne. Et les murs parlent tous le même langage. Ils me disent que tu as peur. Alors, je continuerai de frapper. Pour moi, la mort ne fait pas de sens. Mais toi, tu es soldat, pour toi, la vie ne fait pas de sens. C’est pourquoi tu es prêt à la détruire. Tes enfants sont tous soldats. Comme toi. Et toutes tes prières parlent de guerre. Et tous tes enfants ont des fusils comme ami. La beauté de ton désert est une pute de caserne militaire. Ce n’est plus qu’un camp d’entraînement. Tu es encerclé par ta propre armée. Voilà ce qu’il nous reste.
Sous terre. 6 pieds sous terre.
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