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05/10/2005 | |
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Nabila : J’habite de l’autre côté du mur. Je n’habite pas en Israël, j’habite entre les frontières de la Cisjordanie et le mur, dans ce No Man’s land qui dépend de la Cisjordanie mais qui n’est pas du bon côté du béton. Tous les jours, je dois traverser le check point de Qalandia pour aller à l’Université Bir Zeit, à 12 kilomètres de Ramallah. Tu veux voir l’occupation ? Suis-moi. Ils ont mis un check point flottant à l’entré de Bir Zeit. Un check point flottant comme un caprice.
Deux jeeps en formation de guerre devant l’entrée de l’université. 8 soldats. M16. 7000 étudiants à Bir Zeit, 70 en prison. Les cours sont tous interrompus, les étudiants se rassemblent. Keffieh, Allah Akbar, les pierres volent, le gaz lacrymogène explose, la canette de gaz est prise par un lanceur de pierre, la relance sur les jeeps, sound bullet, balles de caoutchoucs, vraies balles, Allah Akbar. 50 étudiants en colère. Allah Akbar. Dieu est puissant. Les jeeps aussi, et la balle est plus forte que la pierre. Ils bloquent la route entre l’université et Ramallah, plus personne ne peut entrer, plus personne ne peut sortir. Allah Akbar, Dieu est puissant, les balles de caoutchoucs aussi, une civière, une ambulance. Elle ne peut pas sortir, il y a un check point flottant. 8 soldats, 2 jeeps. Et le chemin entre Ramallah et Naplouse est aussi bloqué, c’est le même. Tout est bloqué. Les taxis, les travailleurs, les autobus, le camion Coca-Cola... Les pierres volent, comme à la télé. Mais le gaz lacrymogène ici fait pleurer des larmes qu’on ne verse pas dans son sofa.
Nabila : Pour venir le matin, je traverse le check point de Qalandia. Ensuite avant, il y en avait un autre, le check point Surda qui s’ouvrait et se fermait sans raison. Pendant 2 ans. Gère l’activité, gère l’université. Un jour des cours, l’autre non. Un prof a réussi à se faufiler, les étudiants non. Et des fois, comme aujourd’hui, il y en a un troisième, où ça ne sert à rien de montrer ses papiers, il pleut des pierres, Dieu est puissant, les check points aussi. Y aura-t-il des professeurs ? Qui sait. Aujourd’hui, ils sont arrivés comme ça, sans sirène ni mandat, deux jeeps, deux heures et 8 soldats, le sol est couvert de pierres. Une civière, une arrestation, 71 étudiants en prison. C’est sûr qu’ils sont coupables, ils lancent des pierres. Des centaines de voitures bloquées, des taxis, des camions, des mères et des filles, des étudiants et des professeurs, une ambulance même. Un camion Coca-cola, même. Personne ne passe. L’ambulance au bout d’un moment, oui. On ne sait pas ce que les soldats veulent, on ne sait pas pourquoi ils ont bloqué l’école, on ne sait pas pourquoi ils partiront. Et surtout, on ne sait pas quand ils partiront. Et tout est bloqué. Les pierres sont les seules à bouger. Et les balles. Et le gaz lacrymogène flotte et traverse les check points, Allah Akbar, Dieu est puissant, la haine aussi. Une arrestation. 4 heures plus tard, il a été relâché. 70 étudiants en prison. 1 % des cours. Il a été relâché. Avec un dossier ? L’histoire ne le dit pas. Pourra-t-il sortir de Ramallah ? L’histoire ne le dit pas. Qui écrit l’histoire ? L’histoire ne le dit pas. Qui écrit les guides de voyages ?
Nabila : Ne reste que les pierres pour écrire une thèse. Les pierres laissent du calcaire dans les mots et ils deviennent durs. Allah Akbar, Dieu est puissant. La rancune aussi. Et la balle est plus forte que la chair. Le groupe grossit. Ils se rapprochent des soldats. Les 8 se cachent derrière leurs jeeps. Les balles ne sont plus en caoutchouc. On dirait qu’ils jouent. Encore des enfants. 18 ans, 20, 22… Le même âge que les étudiants. Mais les écoles sont ouvertes en Israël. Et les étudiants ne sont pas en prison. Sauf ceux qui refusent... Les lanceurs de pierres sont encore plus nombreux. Ceux qui sont arrêtés ne verront jamais le Dôme du Roc de Jérusalem. Ils ne verront de roches que celles qu’ils lancent. Leur cœur d’ailleurs est un dôme de roc. C’est lui qu’ils ont dans la main. C’est lui qu’ils lancent. Rien à faire d’un cœur lourd comme une pierre. Rien à faire d’un cœur vide d’espoir. Alors, ils le lancent.
Bassen : Je voulais étudier, je ne peux pas, je prends les cours qu’il y a, des cours de calcaire. Je travaille sur mon plan de carrière, je n’y trouve que des pierres. À briser, à lancer. Mes yeux aussi, je peux te les lancer. Tout en moi devient pierre. Et les balles sifflent. Et le caoutchouc est chaud, et les balles sonores n’ont plus de mot, on les remplace par des balles réelles, plus réelles que la mort. Puis tout à coup, les soldats partent. Sans rien dire. Comme ils sont venus. Comme ça. Questions d’humeur. La rue est une carrière d’universitaires. Partout la pierre.
Nabila : Et quand je rentrerai chez moi, de l’autre côté du check point Surda la sourde, de l’autre côté du check point Qalandia, je n’en parlerai pas. Rien de spécial. Tout est devenu normal. Normal. Normale l’humiliation au check point. Normal les arrestations. Normales, les maisons démolies. Normal, les enfants morts par balle. Tout est normal. On n’en parle même plus. On en parle tout le temps. Le soir, dans mon assiette, j’ai ça. L’occupation. La politique, ici, c’est le plat quotidien. C’est le sable dans les aliments, la cendre dans le café. Le plâtre dans les cheveux des enfants. La pierre dans les cœurs. On les lance, les cœurs, quoi d’autres en faire ? Mais qu’est-ce qu’un cailloux contre un véhicule pare balle ?
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