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18/05/2005 | |
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Voici le chapitre suivant du carnet de voyage réalisé cet automne entre le Liban, la Syrie et Montréal.
Nous sommes rendu à Alep, la mystérieuse, la verte. Lorsque le mal s’atténue, on oublie comme c’est douloureux. La douleur est en vie, elle a son propre rythme cardiaque. Elle ronge et s’étend. L’oreille, le coup, la tempe, le front... Elle envahie. Un dentiste, ici c’est comment ? Pourquoi risquer le traitement de canal, la dévitalisation ailleurs que chez-soi ? Pourquoi voyager ? Christian est sculpteur. Il sculpte la faim comme personne ne m’en avait parlé mais il n’a jamais été en Afrique. Lui qui répète à qui voudra qu’il sait ce que c’est d’avoir un pneu autour du ventre, il parle de la faim avec ses doigts et ça donne envie de chialer. Alors pourquoi voyager ? Pourquoi voir ? Notre hôtel est dans le cartier des pneus. Le dentiste est tout proche.
C’est bien la fête, l’arak engourdit la douleur royalement, il faut en boire beaucoup, mais ça on sait et pour dormir, 2 capsule avec un verre d’eau tiède et une bouteille d’Arak... Sans glace. Tous les soirs, la table est pleine de mezzes, l’arak coule, il devient blanc, les langues se délient. On dort peu en Syrie. Le dentiste s’appelle Fares Kasabji. Kasab, en argot d’Alep, ça veut dire boucher. Le minaret de la mosquée des Omeyyades d’Alep est le nerf de l’immense dent qu’est la vieille ville. Elle est belle, la mosquée mais comme les femmes coquettes et le collagène à 100 $, elle est en rénovation. Les femmes ici sont soit voilées, soit colagénés me dit-on. Les ruines et les vieilles villes aussi. La mosquée est fermée pour rénovation.
Le passant se faufile entre les aveugles qui demandent l’aumône. Il cogne puissamment à la porte de la mosquée.
On s’attend à voir l’Imam de la mosquée, à voir un homme aussi grand que le passant, aussi fort que les coups qu’il donne à la porte. Un adolescent ouvre. Ahmed, hyperactif, qui est épargné des pilules comme le Ritalin de chez nous parce qu’il n’est pas né en Amérique mais en communauté. Ahmed a les clefs de tous les monuments de la vieille ville et une envie de nous convertir du haut de ses 13 ans. Il nous introduit dans la mosquée en rénovation, il ouvre toutes les portes juste pour nous et je réalise un rêve de nomade. Nous sommes montés au sommet du minaret à l’heure du dernier appel à la prière. C’est une merveille. La vieille ville est en restructuration, la mosquée aussi, les seins, les yeux, le nez et les lèvres de certaines filles aussi me dit-on, mais le minaret non. Il date de 1090. Un séisme l’a incliné. Vers La Mecque ? Je ne sais pas. Une merveille inclinée. Cette mosquée comme sa sœur, la mosquée des Omeyyades de Damas, ce sont des dents en or dans la bouche sacrée de l’Islam, dans la bouche de celui qui a récité le Coran. Et leurs minarets en sont le nerf. Hier, nous sommes monté voir le monde tel que le voyaient les muezzins depuis près de 1000 ans. Et lorsque nous étions bouffé par la ville verte et que la citadelle d’Alep devenait le berceau de la pleine lune, les portes voix électriques qui ont remplacé le muezzin millénaire ont entonné le 5e appel à la prière. Le ciel de Syrie s’est déchiré et nous avons franchi l’immensité du monde. Nous étions un sourire aux dents blanches, nous avons été bouffé par l’éternité. Christian et Wissam étaient là, ils sont devenus mes frères. Et dans le chant préenregistré du muezzin HI-FI, je sais que je ne suis plus seul, la ville aussi est là, et Ahmed l’hyperactif, et la lune, pleine. J’en suis à la moitié exacte de mon voyage. La lune est nue et les rencontres creusent en moi une archéologie que j’aime visiter. Le temps avance. Les nouvelles amitiés montent les marches du minaret de la mosquée des Omeyyades. Il y a des moments qui ne connaissent pas le temps. La terre est petite du haut d’un rêve réalisé. L’éternité est proche au sein de l’amitié. La distance entre les gens n’est pas une question d’avion où de décalage horaire. Où même de langue. Ahmed, l’autre, l’auteur, celui qui vole les salières des restaurants et qui sort avec son verre d’arak, il a la délinquance des grands poètes, il parle la même langue que moi avec ses yeux. Et l’errance de Hakim fait de lui mon voisin. Hakim... Et Wissam, et Christian sont avec moi en haut d’Alep, en haut de mon rêve, à regarder la dernière prière de la journée.
Aujourd’hui, Fares le boucher est entré dans ma bouche sans frapper, sans se laver les pieds. À cause de l’enflure, il n’a pas pu totalement anesthésier. Il est monté dans le minaret humble de ma dent, il y a arraché les trois nerfs. La lumière de sa machine infernale m’éblouissait, elle semblait m’accuser, comme une lumière d’interrogatoire. Et Fares mon dentiste, me montrait les 12 000 vrilles vierges qui allaient me percer l’émail, la dentine, le nerf et la douleur. Il me montrait les vrilles sous la lumière accusatrice, comme 12 000 instruments de tortures sadiques et ingénieux. J’ai voulu appeler à la prière, mais ma bouche était un territoire occupé. Je suis interrogé. La lumière du dentiste, c’est la lumière de la chambre de torture. Les vrilles, des instruments de supplices horribles et méticuleux. La douleur laisse l’empreinte de ma main dans l’accoudoir. Tout le monde parle sous la torture. Crache, me dit mon tortionnaire. Et je sais que l’eau qu’il m’injecte pour rincer le sang vient de l’évier et qu’elle va m’empoisonner, moi et mon estomac occidental. Crache. Mon tortionnaire, mon dentiste, a le raffinement des dictatures éternelles. J’ai mal. Crache. La radio aussi m’accuse. Yasser Arafat est transporté en France. Il est mourrant. Il a le cancer des cellules. Crache. A-t-il été empoisonné ? Crache. Ahmed Yacine, l’handicapé, il a bien été explosé par un missile en forme de vrille... Crache. Et Abdelaziz al-Rantissi aussi... Crache. Où est Arafat ? Crache. Où est son keffieh ? Crache. Ça fait mal ? Crache. L’anesthésie ne peut être total, la gencive est trop enflée. Crache. La radio joue maintenant les portes du pénitencier, pathétique... Crache. Ça fait mal ? Crache. A-t-il été empoisonné ? Crache. Une chambre de torture de luxe. Avec vue sur l’émail. 3000 livres Syriennes.
Ma torture est un jeu, ma guerre est télévisuelle, ma révolte est confortable. À Alep, j’ai rencontré un auteur arabe. Il a fait 6 mois de prison en Syrie, 2 mois en Irak. Le mot torture pour lui n’est pas un assemblage de lettres de l’alphabet. Ni un jeu de nomade imaginatif. Ni un soin dentaire. Le mot torture est une incarnation de cauchemar, c’est le visage même du monstre. En Palestine, ils disent que les noyaux d’olives moulus sont un analgésique contre la rage de dent. Leurs oliviers sont tous arrachés, c’est peut-être pour ça qu’ils ont la rage... Les
enfants qui souffrent de traumatismes : Journal
HAMODIA, The weekly newspaper of Torah Jewry,
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