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11/05/2005 | |
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Voici le chapitre suivant du carnet de voyage réalisé cet automne entre le Liban, la Syrie et Montréal.
Puis, Damas. Puis les mains que l’on sert, les programmes avec nos noms. Puis le Cham Palace avec ses whiskys à 5 dollars US, ses pistaches, sa violoniste reine de Shaba, perruque et robe moulante, et tout le cortège des bourreaux de la gauche qui sont venus au salon chic pour serrer la main des dictateurs du mois dans cet hôtel qui se veut mondain. Le contraste est fort.
Heureusement qu’il y a les auteurs. Et Monique. Nous quittons l’ambiance lustrée pour partir à Alep. Par ordre alphabétique (on est en Syrie, après tout) : Ahmed, Alexandre, Amre, Bassem vedette de téléroman, Christian, Élodie, Emmanuel, Fares, Gustave, Guy qui a embrassé Yasser Arafat (il pique, me dit-il), Hakim, Joumana, Leïla, Myrtille, Mohamed, Olivier, Wissam. Une communauté. Et Nagy, plus tard, de passage chez l’occupant de son pays. On lit en français des extraits des textes des arabophones, ils lisent nos textes traduits en arabe… Elle est là, la vraie résidence. Elle bouffe tout le temps des mezzés, mais son sourire est sincère.
Très peu de temps après mon arrivée, j’ai pilé sur une mine antipersonnelle. J’ai été recyclé, récupéré. J’ai répondu à une entrevue pour les journaux, mettez ma photo à côté de Bachar al-Assad le dictateur, entre son père et son frère l’accidenté, sa Mercedes me roule dessus. Je ne serai pas conduit en Mercedes vers l’aéroport pour censure et propos haineux envers le régime, au contraire. Je ne mourrai même pas comme le frère de Bachar, dans la brume, en route vers l’aéroport en Mercedes et en excès de vitesse. J’ai parlé trop vite. On n’emprisonne pas pour ça. J’ai dit que je n’aimais pas Bush, et que je voulais voir de mes yeux ce qu’il appelle l’axe du mal. Ils ont dit que j’étais anti-américain, ils ont sous-entendu que je donnais aux Américains la part haineuse du crime. Mais moi, je suis Américain. Ce ne sont pas les Américains qui ont découvert l’Amérique. L’Amérique n’est pas un pays, c’est un continent. Demain dans les journaux, j’aurai peut-être les mots qu’il faut pour justifier la dictature et la répression. J’aurai ma photo à côté de Bachar dans tous les théâtres. C’est moi, le tiers mondain.
I print my newspapers on flags. J’ai toujours été fasciné par les médias. Les accidents d’autos, les chiens d’infidèles écrasés sur le bord de l’autoroute de l’information, les pays écrasés sur le bord de l’autocritique et de la démocratie. J’ai écrit 2025 parce que mon cerveau était intoxiqué 6 O’clock news, image silicone valley des vallons des femmes et odeur junkie de la publicité. J’y ai mis mes amours déçus, déchus, l’arrière-goût de chien dans ma bouche, mon désir de monde meilleur, mes valises et mon visa chinois expiré. Ma révolte. Certains n’ont pas d’encre à leurs plumes pour s’envoler au-dessus des murs, des frontières et du rouge de la police Times New Roman des journaux. L’encre tache les yeux. Certains n’ont pas de mots. Ils n’ont que des pierres. Ici, il y a beaucoup de pierres et de ruines, il n’y a que trois journaux qui ne disent rien d’autres, deux drapeaux, celui du pays, celui du Parti Baas et peu de mots. Moi, j’en ai eu trop, j’ai trop parlé. J’en aurai des maux de dents, une dévitalisation anesthésiée à 90%, une couronne en porcelaine et l’impression d’avoir avoué sous la torture. Trois journaux, un par dictateur de l’affiche, le père, le fils et le pilote automobile. Deux drapeaux, un par versant du manichéisme, un par versant de l’axe du mal. Une vérité, la leur. Je ne connaissais pas encore le langage de lèche-botte lèche-cul des dictatures, je ne connaissais que le trop plein blasé des anesthésiés démocratiques. J’ai l’axe du mal qui me perce la langue. Trois journaux, 2 drapeaux, une vérité. Une seule. C’est vrai, je l’ai lu dans les journaux, le président l’a dit. J’ai ma carte du Parti pris. Vont-ils écrire ce qu’ils voulaient entendre ? Je ne saurai jamais. Octobre 2004. Yasser Arafat est transporté d’urgence en banlieue de Paris. Entre la vie et la mort, il tient à monter debout dans l’avion. Ce qui est horrible de la politique, c’est que pour certain, c’est le pain quotidien, c’est la vie de tous les jours. Arrivé à Alep, j’ai dans la bouche le goût des mots de trop. Ce goût de caries.
Checkpoint
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