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2/03/2005 | |
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Voici le chapitre suivant du carnet de voyage réalisé cet automne entre le Liban, la Syrie et Montréal. Des trous noirs dans l’histoire, il y en a plein. C’est sûr, les monstres ont les dents longues et elles percent le papier des livres, elles percent la mémoire. Beyrouth est un port. Les cannes des pêcheurs transforment sa corniche en un immense ourson qui regarde l’horizon.
Avant dans le port lorsque les bateaux arrivaient, les passagers douteux, les marchandises douteuses, on les plaçait en quarantaine. Peu à peu, un camp s’est établi. Il a porté le nom du lieu : la Quarantaine. Des Palestiniens, encore, toujours, mais aussi des Kurdes, des Druzes... À Beyrouth maintenant, j’ai aussi Nagy comme ami. On se lève un matin, et tout à coup, on est riche, on a un nouvel ami. Pas de présentations, on se connaît déjà malgré les frontières et les guerres, on parle la même langue et le monde nous craint parce que les rencontres comme celles-là ébranlent l’injustice, les monstres en ont le coeur coupé, les yeux crevés. C’est ça la vie. Ça fait rouiller les bulldozers. Nagy est metteur en scène à Beyrouth. Lui aussi, comme Mirza, il a vu la guerre. Toute la guerre. Mais il l’a vu en âge de comprendre et il a vu ce que c’était avant. Il a goûté à Beyrouth la sexy, la libre. Mirza, la merde dans ses couches avait déjà l’odeur des bombes. Ses premiers cris répondaient aux chants a capella des obus. Nagy a connu la Méditerranée avant qu’elle soit rouge. Il est de famille chrétienne mais il vient de Ouest Beyrouth, du quartier musulman. Il a eu la chance d’avoir un nom laïc. Il dit que ça lui a sauvé la vie. Son frère n’a pas eu cette chance. Il n’est pas mort, mais la guerre laisse des ruines autres que les buildings, paraît-il… Mais moi, je sais que ce qui lui a sauvé la vie, à Nagy, c’est ce don de djinn qu’il a de se réveiller un matin dans la vie des gens et d’en faire ses amis. Sans présentation. Comme il l’a fait avec moi. Un jour Nagy, enfant à l’époque, suit un camion d’ordure à ciel ouvert. En passant par la quarantaine, des enfants s’y lancent et en fouillent les entrailles. Arrivé à destination, le camion est vide. La vie s’était organisée. Des bouchers taillaient les carcasses comme dans tous les quartiers. Mais il n’y avait qu’ici que les enfants étaient devenus des vautours.
Un jour, en 1976, ils ont tout massacré. À l’arme blanche. Aucune arme n’est blanche. Aucune guerre n’est civile. Nagy avait 7 ans. Et un nom laïc. Mes enfants auront des noms laïcs, ça sauve des vies. L’odeur de la viande morte qui est restée des années, c’est celle des bouchers ? C’est toujours celle des bouchers. Aujourd’hui, il y a une discothèque là où il y avait la quarantaine. BO 18. Les tables sont des pierres tombales. Réellement. C’est le concept. Et les filles aux cheveux frisés noires dansent à en faire bander les morts. Les Libanaises ont la beauté des villes submergées, elles ont des parfums à faire oublier les guerres. Et tout le monde oublie. À 2h du matin, le toit de la discothèque s’ouvre sur le ciel et les pilules en vente libre au marché noir, les pilules embarquent. C’est l’extase. À ciel ouvert. Et les Libanaises dansent. Tout le monde oublie. Les Libanaises ne savent pas qu’elles dansent sur un charnier. Elles m’ont dit que c’était une ancienne chambre de torture. Ils ont tout massacré. 700 morts en une nuit. Bulldozer au matin. C’est pratique, les bulldozers. C’est ça, Beyrouth, la violée. On fait une discothèque sur un charnier. Et le designer gagne un prix. Il y a aussi la rue Monot, autre vestige de la Green Line, de la ligne de tir. La rue Monot est maintenant remplie de bars hip hop high heels and fast dream pour oublier le passé, oublier les snipper en haut des buildings. Il y a là, aujourd’hui un bar qui a mis un mur criblé de balle sous verre. C’est le décor bien éclairé du night-club. Les jeunes boivent dans le musée d’une guerre sans âme. La mémoire est une quarantaine rasée, un dépotoir à ciel ouvert.
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