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L'homme qui est mort avec sa moustache
Close shave
Sonet safety razor ®
I come in. J'arrive. Sais pas quoi faire. Mets le tablier
du volontaire, lave les mains sales des intentions non avouées,
comme un Pilate dans un four crématoire, les mains pleines, qui
sait pas qui gracier. Cest quils sont là. 50 du côté
des hommes, 50 du côté des femmes. La tête comme un
village mal rasé, le corps bombardé, les draps verts et
les brancards, les lits bas, cordés comme un camp de réfugiés.
Derrière le rideau, 50 autres lits de camp. Les femmes.
Il veut du lait. Milk. Me renseigne, fais bouillir l'eau, y mets le lait
en poudre, le tout room temperature, comme la première chose que
l'on demande tous en naissant. Cest la première chose que
jai fait à Kaligath.
Lui donne à la cuillère de plastique. Il respire comme un
barrage hydraulique hors d'usage. De l'eau dans les poumons. Doctor, doctor.
De la crasse dans la peau, de la morve dans la barbe. Il est arrivé
dans la nuit. Il y en a qui arrivent jamais au bon moment. Il y en a qui
viennent prendre un dernier repas, une dernière nuit dans de vrais
draps. Puis, ils meurent. Ils laissent le lit pour dautres.
Milk à la cuillerée, 3 cuillères, doctor, me prend
solidement le bras d'une main millénaire, doctor, doctor, can't
breath, je l'aide au ventre de ce que je connais. Je ne connais rien.
Mets ma main sur son ventre, sur sa peau fatiguée, plissé,
parchemin. Doctor, doctor. Déjà l'impuissance.
Sais pas quoi faire.
Me lave les mains. Un peu de vaisselle industrielle, la seule que je ferai,
arrange les oreillers comme si l'endroit où l'on met sa tête
pour mourir, pour dormir, pouvait repousser la grande salope, la cochonne,
la grosse truie. Peut-être que l'endroit où l'on met sa tête
pour mourir, ça change quelque chose à la grosse cicatrice
sale, à la poussière qui devient poussière dans l'il.
Peut-être que cest pour ça quils viennent, pour
avoir un endroit, parce quici, dehors cest pas un endroit,
cest le trou du cul du monde.
Reviens le voir. Je dois le raser. Je fais mes armes, mon blaireau, mon
savon, ma pioche, mes lames. Sans gants ou avec gants ? À cause
des 100 000 virus qui empêchent l'amour sans garde du corps, sans
bouncer caoutchouté, sans gants ? Comme la loterie ? On risque
aussi qu'un avion nous tombe sur le nez, et c'est lui que je dois raser,
lui, avec la mousson dans les poumons, avec l'huile sale dans les rouages
de la vie qui te passe sur la peau. Le visage aujourd'hui, la tête
ce soir. Comme un réfugié, comme la roue de la vie à
l'envers, Svastika, Auschwitz, comme un disque joué backward pour
les messages subliminaux. La solitude est la Gestapo de lâme,
la pauvreté à cette profondeur est un four crématoire.
Doctor? Doctor? I'm sure that some will come, but now we have to shave
you. So don't move, otherwise it will cut, and the gloves are still in
the compartment, you know, and the blood today is a deadly poison, le
blood is un enfant de chien lui aussi. Tant qu'il est bleu, c'est beau,
c'est ok, mais les choses ont une âme peut-être plus que nous
qui avons des livres, et le sang rouge donne la peur caoutchoutée,
you know, 1 % de l'Inde n'y a pas pensé, cest pas beaucoup,
mais ça fais 10 millions ça, 1%. Anyway, le foam, le blaireau,
le savon et la petite machine avec la switch pour un peu d'eau chaude,
I'm learning. On ne rase pas les inconnus tous les jours. Les villages
eux, pourtant
Et c'est parti. La centrale hydraulique dans les poumons, les deux côtés
du rasoir, les deux versants de la médaille, les deux versants
du visage, les deux étapes de l'homme, la vie, la mort, not the
moustache, not the moustache, tomorrow, no, yes, no, yes, ok, ok, I'll
do the face, and well see for the moustache, le poison rouge de
l'inexpérience qui coule, sans gants, on n'y pense même plus,
vous nétiez pas là. Why do you insist ? Tomorrow.
On apprend à patiner comme on patine sur deux lames. La barbe est
longue. Longue est la faim et gros sont les barrages dans sa mousson,
comme l'électricité chez nous, ne mets pas ta langue sur
la prise, ne mets pas d'eau dans tes poumons. Il se débat, mais
c'est mauvais pour mourir si tu as de la barbe, it is almost over, just
the moustache, tomorrow, please, tomorrow. La lame continue. L'expérience
rouge rentre tranquillement et le sang bleu, le ventre qui se lève
difficilement, ne reste que la moustache, Korak et moi décidons
de garder la lame. Korak mon ami au futur, le leader du coté des
hommes parce que du côté des femmes, c'est les surs,
les missionnaires de la charité. Et l'homme qui lève le
ventre comme on lève un boulet. Décidons de garder la lame
dans une enveloppe comme une lettre au père Noël. Quest-ce
que je veux à Noël ? Qu'on ne meurt plus seul. Change la lame
comme un champ de mine, tranquille, sans gants, sans sang, please tomorrow,
why do you insist ? et le dam, et les turbines, les longs poils dans le
petit pot rouge et le blaireau dans le petit pot vert, et le savon plein
de poils, et l'inexpérience, tomorrow, tomorrow is today, les mains
comme des plaies au corps, comme si la roue de la vie lui avait passé
dessus, les yeux qui regardent au travers l'eau du petit pot rouge et
l'eau du petit pot vert, au travers leau de ses poumons, God save
me, please God save me, le petit côté de la lame et le moins
petit côté de la lame. Please, God, save me, save me God,
please, save me, why do you insist? The moustache tomorrow
Ok, Ill
change blade, put yours on top of the drawer, shave the man with the bump
on his head, another man in unhuman shape with a star observatory on his
head, then Ill come back for the moustache. Go on top of the drawer,
take a new blade with both side of life, throw the other one in the used
needle deposit box, go wash my hands, shave the man with a telescope scalp,
le rase de près, l'homme avec l'observatoire sur la tête
comme un gros kyste, une grosse bosse molle, une balle perdue rasée
de près, un télescope vers le paradis, have a little more
experience but still open the red gate on his upper lip, wipe off the
foam red blood, lave mes mains, va en haut de l'armoire, prend la médaille
à deux tranchant, jette l'autre dans le cimetière à
seringues et va raser la moustache. Les docteurs sont là. Plus
tard la moustache. Ce n'est pas le temps du barber shop mais du soluté,
les laisse faire.
Le dîner. Wash my hands, take the plates, et lhomme qui ne
veut plus que ses lèvres existent, qui ne veut plus exister du
tout, lave mes mains, et lautre qui va mourir demain avec les couilles
comme un pie de vache, lave mes mains, et les plaies de lits, les hommes
squelettes comme en 45, and the other man in foetus position, the new
born old man, le vieillard nouveau né en position ftale,
feed him, le nourrit d'un mix de biscuit, lait, eau, suppléments,
banane, parce que l'homme descend du singe, non pas de la centrale hydraulique,
wash my hands.
Pendant le dîner, pendant que je nourris Dadu, grand-père,
lange squelette aux ailes brisées en position ftale,
me rends compte que les docteurs sont partis, que la centrale nucléaire
a un drap vert sur le corps. Fermée. Hors d'usage. Un drap vert
sur le visage.
Il est mort avec sa moustache
Tomorrow will never see the day.
Tomorrow, ça voulait dire que c'est la grande
faucille du grand barbier bourreau qui s'en occupera. God save me disait-il.
St-Pierre est un barbier ouvert 24 heures sur 24. Mais l'homme n'est pas
chrétien, il est sûrement hindou ou plutôt musulman,
je ne sais pas. Et moi, le touriste, le voyeur, l'étranger, qui
l'accompagne vers son ou ses dieux, moi qui ne parle pas sa langue, qui
ne connaît pas sa religion, qui a grandis de lautre bord de
la terre avec assurance maladie. Il est mort avec sa moustache. Je ne
sais pas son nom. Personne ne sait son nom. Il est arrivé hier.
Les Indiens ont des noms très longs. Ils y mettent l'histoire de
leurs pays, de leurs ancêtres, de leur vie. Je ne suis jamais capable
de m'en souvenir. Ils ont tous le même nom pour moi. Désolé.
Mais ils ne sont pas tous morts avec une moustache. Et lui, son nom, il
na pas eu le temps de nous le dire. Personne ne le sait. Et demain
restera toujours aujourd'hui pour lui. Et moi, dorénavant, je me
raserai avec un blaireau et une pioche. Ils sont combien à être
morts sans nom aujourd'hui ? À être morts dans les bras d'un
étranger ? Avec des lames à deux tranchants ? Les 50 lits
du côté des hommes sont encore là. 50 autres du côté
des femmes. Les lits sont pleins.
Sonet safety razor. God save me please, no the moustache.
Tomorrow, the moustache.
Why did I insist?
Il est mort bien rasé. Il est mort avec sa moustache.
Use SONET safety razor ®. Made
in India.
Because nobody wants to die without a clean shave.
Because nobody wants to die alone.

motelmurders
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